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G i o v a n n i   L o m b a r d i




D'origine tessinoise, diplôme d'ingénieur civil puis doctorat à l'École Polytechnique fédérale de Zurich. De 1949 à 1955, collaboration à divers bureaux (Frigourg, France, Berne), puis ouverture de son propre bureau à Locarno, spécialisé dans les barrages et les tunnels.

Voici quelques points au sujet des ouvrages hydrauliques dans le tiers monde qui ont été abordés par M. Lombardi:

Les besoins des pays en voie de développement

Les opinions peuvent diverger quant au sens de l'évolution optimale des pays en voie de développement du point de vue des populations intéressées. En effet, de nombreux échecs éclatants se sont révélés dans le passé; passé qui cache mal de grosses erreurs de planification et un "développement" désordonné.

lombardi3On pourrait craindre que le volume des travaux qui intéressent l'ingénieur civil ne vienne à diminuer à l'avenir face à un passé mal structuré et une situation socio-économique volatile. Cela n'est pas impossible à très court terme mais à moyen terme un domaine du génie civil au moins semblerait devoir échapper à une récession de ce genre : celui des ouvrages hydrauliques, et cela dans deux champs d'activité principaux, soit l'alimentation en eau pour usages divers et la mise à disposition d'énergie hydroélectrique.

L'augmentation exponentielle de la population multiplie en effet continuellement les besoins en eau pour tous usages. Il en ressort une grande urgence dans la mise à disposition de l'eau nécessaire. Dans bien des pays qui disposent de ressources hydrauliques, une grande partie de l'énergie électrique provient encore de la combustion du pétrole. La nécessité de remplacer ces ressources par des énergies renouvelables est gage d'un développement à moyen terme extrêmement important dans le domaine hydroélectrique. A cela s'ajoutera, dans quelque temps, la nécessité d'entretenir, de transformer et même de reconstruire des ouvrages existants.

Depuis fort longtemps déjà, de nombreux ingénieurs suisses ont contribué et continuent à contribuer à l'étude et à la construction d'ouvrages hydrauliques et hydroélectriques dans le tiers monde. Un vaste champ leur reste ouvert dans le moyen terme mais certaines conditions doivent être satisfaites.

Un mauvais exemple de transfert technologique global

La faute la plus grave commise est ce que l'on pourrait appeler le "transfert technologique global". Voyons de quoi il s'agit par un tout petit exemple, malheureusement bien réel.

Un bureau d'études étranger établit le projet d'un tunnel de dérivation pour la construction d'un barrage dans un pays du tiers monde. Le diamètre en est important ; la roche laisse planer quelques doutes, pas trop sérieux d'ailleurs, sur son homogénéité. L'ingénieur prévoit alors à chaque mètre de tunnel la pose d'un cintre lourd, ce qui se réalise dès que la permission d'importer les cintres a été accordée.

L'ingénieur "développé" s'étonne alors que son travail, fait certainement avec la meilleure bonne volonté, soit critiqué, d'ailleurs avec bien des égards. En réalité, le fait d'avoir dû attendre le permis d'importation a retardé le chantier avec de grosses pertes de production. L'ingénieur avait oublié que les cintres lourds ne peuvent s'acheter au supermarché, comme chez lui.

Plus grave encore est le fait, auquel personne d'ailleurs ne trouve rien à redire, que l'ingénieur n'a pas tenu compte de ce qu'un seul des cintres en question, qui coûte dans son propre pays autant que 15 jours de travail d'un mineur, représente sur le chantier en question l'équivalent de dix ans de salaire d'un mineur local, soit 240 fois plus, en termes réels, que dans le pays "développé". Qu'un tel rapport puisse avoir quelque conséquence est aisé à saisir.

Ce qui aurait été une bonne solution "technique" ou une bonne solution tout court dans un pays industrialisé finit par devenir une énormité économique sinon technique dans un pays en voie de développement.

Le livre de recettes de l'ingénieur

lombardi2 Nombreux sont hélas les ingénieurs - et ils ne sont pas seuls - qui croient qu'une solution technique à un quelconque problème est valable par elle-même et qui oublient que la "technique" n'est et ne peut être qu'un grand livre de "recettes" ou "d'idées", plus ou moins complet, dans lequel l'ingénieur doit puiser pour trouver celle qui sera la plus adéquate au problème qui lui est posé, en tenant compte de l'environnement local. Le mot "environnement" est évidemment pris ici dans le sens le plus général et large possible et signifie l'ensemble des conditions explicites ou implicites dont l'ingénieur devrait tenir compte.

Parmi ces conditions, les aspects économiques, qu'il ne faut évidemment pas confondre avec la simple recherche du moindre coût, assument une importance primordiale. Nous pouvons nous imaginer facilement qu'en dix ans de travail, le mineur local pourrait faire mieux ou plus qu'un seul cintre.

Examinons plutôt le problème général qui se pose ici. L'ingénieur de tout à l'heure n'est en effet malheureusement pas seul, il se trouve, ici et ailleurs, en fort nombreuse compagnie. Une technologie qui dans l'environnement de nos pays représente la meilleure solution à un problème donné, peut au contraire être extrêmement nuisible dans un autre environnement. La notion de "solution technique juste" doit être abolie pour que l'on se réfère enfin exclusivement à celle de "solution technique la plus adéquate".

Un bon exemple

C'est dans cet esprit que, dans un pays asiatique, on a renoncé sur certains chantiers de barrages à l'utilisation de grosses machines importées alimentées par du mazout également importé et conduites par des spécialistes étrangers très chers. On a préféré employer une multitude de travailleurs locaux munis de simples outils, et auxquels on donne pour tout salaire quelques bols de riz par jour.

Il ne s'agit pas là à proprement parler de "progrès technique" dans le sens habituel, mais il s'agit d'un véritable progrès économique pour cette multitude de chômeurs auparavant proprement affamés.

Évolution non linéaire des sources et des besoins en énergie

Les conditions de l'environnement varient avec le temps et cela dans chaque pays. C'est pour cette raison que la technique la plus récente n'est pas toujours la meilleure. Ainsi donc, en fonction des conditions momentanées on choisira l'une ou l'autre des recettes contenues au grand livre de la technique: le bon vieux soleil, l'eau, le pétrole, etc. Le "progrès" et l'évolution ne seraient-ils peut-être pas aussi simples et linéaires que l'on se plaît à l'imaginer parfois?

Il est donc souhaitable que l'ingénieur soit informé des diverses techniques connues et soit aussi entraîné à n'avoir pas trop de préjugés à leur égard. Cela revient alors à donner une grande importance aux disciplines de base de l'ingénieur pour que sa vision soit élargie et qu'il puisse concevoir les diverses solutions qui entrent en ligne de compte.

Penser en termes de systèmes

Pour pouvoir prendre en considération correctement l'environnement dans le sens le plus large, il faut au fond penser en termes de systèmes. Ceci signifie tout d'abord abandonner certains schémas logiques trop rigides, trop formalistes et trop simplistes aussi. Les systèmes réels sont toujours évolutifs. Le temps donc constitue un facteur des plus décisifs. Cela veut dire : des variables aléatoires, des incertitudes, de la thermodynamique, un peu de vieillissement des matériaux ­ et un peu d'histoire des techniques.

Au fond, réfléchir en termes de systèmes, c'est davantage un problème de mentalité ouverte qu'un apprentissage de solutions "prêtes à porter". En un mot, il faut de l'imagination et de la flexibilité.

Le côté pluridisciplinaire

Tenir compte de l'environnement dans son sens le plus large et penser en termes de systèmes présuppose une connaissance et une activité pluridisciplinaires. Rares sont les professions aussi pluri- ou multidisciplinaires que le génie civil dans les domaines qui nous intéressent.

Il touche à la géologie, à l'hydrologie, aux mathématiques sous toutes leurs formes, aux sciences des matériaux, mais aussi à la physique et la chimie, ainsi qu'aux disciplines sociales, en particulier à l'économie. Tout cela sans parler des relations possibles avec des ingénieurs d'autres professions tels qu'ingénieurs mécaniciens, électriciens, forestiers, géomètres et autres, sans oublier les physiciens, les architectes et une foule d'autres spécialistes.

Or si l'ingénieur civil ne veut pas être un simple "touche-à-tout", il doit, peut-être à regret, se spécialiser dans quelque domaine plus restreint, car il est difficilement concevable qu'il puisse les dominer tous à la perfection. Par contre il sera extrêmement important qu'il comprenne le langage de ses nombreux partenaires : géologues, spécialistes, ingénieurs mécaniciens, etc. Un esprit curieux trouvera toujours quelque chose à apprendre. Il est indispensable d'ailleurs qu'il le fasse et qu'il approfondisse continuellement ses connaissances.

L'intégration, la collaboration

Dans le passé et aujourd'hui encore, l'ingénieur civil suisse actif dans notre domaine l'est généralement dans le cadre d'une entreprise, d'une société ou d'une institution suisse ou étrangère. Certains signes permettent d'entrevoir une évolution dans cette forme d'organisation.

De plus en plus, les pays intéressés demandent ou imposent des formes de collaboration plus étroites entre les sociétés étrangères et les organisation locales. L'ingénieur se trouve donc amené à s'intégrer davantage à "l'environnement local", ce qui demande des qualités personnelles d'adaptation qui ne figurent pas au programme d'enseignement des Ecoles. Cette évolution amènera sans doute ceux qui veulent travailler dans ce domaine à s'expatrier pour des périodes de plus en plus longues et plus fréquentes.

A nouveau il s'agira de satisfaire de nombreuses exigences, de connaître les langues, de comprendre le pays et ses habitants, et de montrer un certain "esprit d'aventure". Combien on aimerait d'ailleurs que cet esprit soit plus et mieux partagé! Le plus important sans doute est que l'ingénieur qui ira dans les pays en voie de développement n'oublie jamais que la meilleure solution technique en Suisse ne l'est pas forcément là-bas aussi.

L'équilibre entre connaissances techniques et qualités personnelles

Dans les pays du tiers monde, les besoins en eau et en énergie hydro-électrique sont énormes et ne cesseront de croître. Des travaux, plus délicats encore, d'entretien et de transformation seront nécessaires dans un proche avenir. Il y a tout lieu de penser néanmoins qu'à moyen terme au moins un débouché intéressant s'offre dans ce domaine à l'ingénieur civil. Des limites se présentent sans doute dans la réalisation d'ouvrages nouveaux en fonction de l'épuisement des sites favorables et des possibilités de financement sur le marché international.

Grâce au niveau élevé de sa formation, grâce aussi à un bon équilibre entre les connaissances théoriques et le sens pratique, l'ingénieur civil peut espérer trouver une activité passionnante dans le domaine des ouvrages hydrauliques dans les pays du tiers monde. Les qualités personnelles qu'il devra apporter ont été mentionnées ici d'une façon certes non exhaustive. Il devra en outre comprendre que l'échelle des valeurs économiques et celles des valeurs tout court n'est pas, ni ne peut être la même que celle qui a cours en Suisse.

L'ingénieur est donc appelé à connaître certains principes généraux qui dépassent le cadre de la technique.



source (article): Les ouvrages hydrauliques dans le tiers monde
Revue Ingénieurs et Architectes suisses No 12 du 9 juin 1983
Photographies, remarques et notes complémentaires au premier texte préparées par M. Lombardi (août 1999).
 
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