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Historique du
Pont suspendus le plus long du monde de l'époque
"On a vu avec quelle habileté Joseph
Chaley parvient à faire passer la solution la plus audacieuse de pont sur la Sarine. Il
fait un pari à la fois technique et financier et gagnera sur les deux tableaux.
L'argument financier aura été déterminant. En 1826 déjà,
Pocobelli, un ingénieur tessinois, avait présenté un projet de pont en pierre, mais les
moyens de le réaliser faisaient tout simplement défaut. A titre de comparaison, quand,
dix ans plus tard, Berne choisit une telle solution en pour le pont de la Nydegg, le
projet écarté de pont suspendu revenait exactement moitié moins cher. S'étant
réservé par contrat le choix entre un pont avec une pile intermédiaire et un pont à
une seule travée, Chaley opte pour la deuxième solution, "contre le vux du
public fribourgeois et des actionnaires" relève-t-on alors. Il va donc battre un
record de longueur, mais surtout, en poussant jusqu'au bout l'application d'une technique
nouvelle, il va.éviter la construction d'une très haute pile intermédiaire, réalisant
une énorme économie et un gain de temps appréciable. Qu'on en juge: Les travaux,
retardés par des événements politiques, ne peuvent démarrer qu'en mars 1832; la pose
de la première pierre des portiques a lieu le 30 mai suivant et, après deux ans de
travaux sans interruption, les câbles sont fixés le 13 août 1834 et le 8 octobre Joseph
Chaley traverse pour la première fois le pont au trot dans une voiture attelée de deux
chevaux. Le 15, l'épreuve de charge, si souvent relatée, est pleinement réussie. Les
câbles, il est vrai, avaient une résistance triple de celle nécessaire pour supporter
la charge maximale possible. Ainsi, le jour de l'inauguration, un cortège de 1'800
personnes put défiler, sans risque, au pas cadencé.
Des difficultés sans nombre
"Ce raccourci pourrait faire croire que
tout s'était passé sans problèmes, comme une machinerie bien huilée. En fait, la part
d'expérimentation et d'innovation était grande, les aléas nombreux, la main-d'oeuvre
devait être pratiquement formée sur place. Le rapport publié par Chaley est le
procès-verbal d'une réussite, il ne cache pas cependant les difficultés, les
incidents qui ont jalonné la construction. Le record d'ouverture était alors de 167 m au
pont suspendu (en chaînes) du Menai. On passait d'un coup à 265 m. C'est donc sans
forfanterie que Chaley peut dire: "Il a fallu quelque courage pour entreprendre sous
sa responsabilité une construction sans antécédent, et dont le succès avait été
regardé comme douteux par des hommes d'un grand mérite."
Le courage est évident, tout comme l'engagement: Chaley suit le chantier jour après
jour, a l'oeil à tout, est aux côtés de ses ouvriers pour les opérations les plus
délicates et les plus dangereuses. Tout se complique. Par convention du 10 juillet 1830,
les actionnaires du pont s'engageaient à fournir les emplacements nécessaires à la
construction et aux chantiers. Du côté Schonberg, cela ne posait pas de problème, mais
du côté de la ville, le dégagement de l'espace nécessaire au portique et à l'ancrage
des câbles nécessitait des démolitions. Elles furent réduites, par économie et en
raison des oppositions, au strict minimum, ce qui compliqua d'autant la tâche de Chaley.
A 5 m de profondeur, il trouva une assise saine pour le portique. Mais les puits d'ancrage
étaient une autre affaire. Le coude à angle droit de la rue au sortir du pont obligeait
à passer sous les câbles ce qui ne simplifiait pas les choses.
Ces puits verticaux se trouvaient à 53
mètres en arrière des portiques, d'une ouverture d'un mètre de large et profonds de 16
m. Ils furent creusés dans des conditions très pénibles: "Ce n'était qu'à force
d'encouragements qu'on pouvait décider les ouvriers à travailler dans ces souterrains,
où l'on ne respirait qu'un air vicié par les filtrations continuelles du canal d'égout,
et plusieurs fois même, les réservoirs destinés au nettoiement de la ville ayant été
ouverts a notre insu, les ouvriers, pour ne pas être noyés dans les puits, ont été
obligés de se sauver. au moyen d'échelles.. .a travers une cascade de cailloux et
d'ordures, au risque d'être assommés et asphyxiés." Des galeries en diagonale
durent être finalement creusées pour évacuer les eaux d'infiltration dans les puits
d'amarrage côté Schönberg: "Tout a coup l'eau s'est précipitée par cette
ouverture avec une telle violence, et l'air a été comprimé avec tant de force, que nous
avons été, un instant, comme asphyxiés au milieu des ténèbres, car toutes les lampes
étaient éteintes...". Chaley entraîne tout le monde, n'hésite pas à partager les
risques. Il dirige ses équipes improvisées, qui n'avaient aucune expérience d'un
travail aussi nouveau. Comme pour la pose des câbles, la mise en place des blocs
d'amarrage dans les puits sont des opérations dangereuses qui exigent une excellente
coordination: "On n'a employé dans cette partie du travail que des
ouvriers intelligents, sans jamais souffrir aucun changement dans le poste spécial
assigné A chacun d'eux; il n'y avait ainsi ni hésitation, ni confusion dans les
manoeuvres, et ces soins expliquent, au moins en grande partie, comment il n'est arrivé
aucun accident dans cette pose difficile et même dangereuse." La confection des
câbles présentait aussi un réel tour de force. Au nombre de huit, longs de 374 m, ils
étaient formés chacun de 528 fils de 3 mm. Leur mise en place au sommet des portiques
sur des cylindres de friction et leur ancrage au fond des puits furent, à l'aide de
treuils et d'équipes d'une trentaine d'ouvriers, réalisées sans incidents. Tout cela
sous le regard admiratif des Fribourgeois. Chaley note qu'à peine le dernier madrier du
tablier fut-il posé que, dans l'heure qui suivit, plus de
300 personnes passèrent le pont.
Le pari avait été gagné."


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